0,4 % : ce chiffre minuscule, à peine perceptible dans la masse mondiale, condense pourtant un univers de pratiques, de tensions et de débats. Les populations nomades et pastorales, si minoritaires qu’on pourrait croire leur voix inaudible, restent au cœur d’une querelle de société, bien au-delà de leur poids démographique. Leur mode de vie, sur la sellette des institutions, des gouvernements et d’une société civile parfois divisée, fait office de révélateur : la modernité se construit-elle contre ou avec ceux qui bougent ?
En multipliant les normes calibrées pour la sédentarité, le système met à l’épreuve la capacité d’adaptation de ces groupes mobiles. Les politiques publiques n’affichent pas toujours une ligne claire : tantôt elles valorisent le legs immémorial du pastoralisme, tantôt elles pressent pour la sédentarisation, comme si ces deux mondes refusaient de se parler. Derrière cette oscillation, se lit un bras de fer silencieux entre l’ancrage et la circulation, entre la tradition et la mise au pas contemporaine.
Modes de vie nomades et pastoraux : diversité, traditions et réalités contemporaines
Le terme « nomade » ne suffit pas à saisir la palette de pratiques qui traversent les continents. De l’Europe à l’Asie centrale, de l’Afrique sahélienne aux marges françaises, chaque groupe façonne ses rythmes en réponse au terrain, à la météo, à la disponibilité des pâturages. En France, le pastoralisme mobile s’efface lentement, laissant la place à l’éleveur transhumant, figure moins volatile, mais encore attachée à l’alternance saisonnière des parcours. L’héritage pastoral résiste surtout dans les bocages de Bretagne, de Normandie, d’Auvergne, où le dédale des haies n’est pas qu’un décor : il régule les flux, protège les bêtes, marque la frontière entre l’usage et l’abandon.
Léo Magnin, dans « La vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs » (La Découverte, 2024), éclaire d’un jour nouveau la relation entre groupes mobiles et environnement. Ici, le bocage n’est pas seulement un patrimoine à conserver ou à réinventer : il devient un terrain de négociation, où les intérêts se croisent, parfois s’affrontent, entre écologisation des gestes agricoles et pressions sociales changeantes. Marginalisés hier, les nomades d’aujourd’hui se posent en modèles d’adaptation, remettant en cause la frontière que l’on croyait étanche entre mobilité et enracinement.
Pour mieux comprendre cette diversité, voici quelques lignes de force qui traversent ces modes de vie :
- Diversité des mobilités : selon la densité humaine, la région ou la réglementation foncière, les stratégies diffèrent, toujours sur le fil entre liberté et contrainte.
- Traditions et innovations : les gestes hérités voisinent avec des pratiques agroécologiques récentes, souvent encouragées par des politiques publiques qui peinent à cerner leur objet.
- Reconnaissance institutionnelle : une simple définition administrative du « nomade » ouvre ou ferme l’accès à certaines aides, conditionne la légitimité de ces existences.
Ce brouillage des lignes entre mobilité et sédentarité oblige à penser autrement la place des groupes nomades dans la société d’aujourd’hui. À l’heure où la pression sur les ressources naturelles s’accentue et où les territoires se transforment, la question de leur intégration ne se résume plus à une affaire patrimoniale : elle engage notre rapport collectif au changement et à la diversité des modes d’habiter.
Quels défis face à l’environnement et aux mutations sociales ?
La haie, ce trait de paysage que l’on croyait anodin, concentre désormais les tensions entre intérêts agricoles, exigences écologiques et revendications des groupes pastoraux. Depuis 2015, la Politique agricole commune (PAC) lie une partie des soutiens européens au respect des « bonnes conditions agricoles et environnementales », autrement dit, pas de subventions sans haies reconnues et entretenues. Mais où commence une haie ? Où finit-elle ? Autant de questions qui font s’affronter la FNSEA, la Confédération paysanne, l’Association française des arbres champêtres. Chacun défend sa vision du rural, entre mémoire, rendement et adaptation nécessaire.
L’IGN, bras armé de la cartographie nationale, a lancé une numérisation fine des haies sur tout le territoire. Ce n’est pas une opération neutre : chaque haie identifiée modifie la donne des aides, redessine les marges de manœuvre des collectivités, nourrit les discussions entre le ministère de l’Agriculture et Bruxelles. Cette cartographie engage, au-delà de la technique, une véritable bataille politique et économique, où chaque acteur tente de faire valoir ses intérêts et sa lecture du territoire.
Si l’argument environnemental s’affiche partout, il ne suffit pas à masquer les tiraillements sociaux et financiers. Certains dénoncent un affichage vert sans effet réel ; d’autres voient, dans ces nouvelles règles, une occasion de repenser l’économie pastorale, de renouer avec le terrain, de retrouver du sens dans la gestion des ressources. Les discussions sur la définition administrative de la haie ou sur les critères d’attribution des aides deviennent ainsi des lieux de friction, où se joue la place des groupes mobiles dans l’agriculture de demain.
Pourquoi s’intéresser au nomadisme aujourd’hui : pistes pour aller plus loin
Le nomadisme n’appartient pas au passé : il questionne nos certitudes sur la mobilité, la gestion des ressources, la façon dont les territoires se recomposent. Les groupes pastoraux et les pasteurs nomades incarnent des formes de déplacement, d’adaptation, de rapport au terrain qui viennent bousculer l’idée dominante selon laquelle la stabilité serait la norme, surtout dans l’Hexagone. Norbert Elias, dans ses analyses, rappelle à quel point la réflexion sur la mobilité éclaire la transformation des sociétés, la plasticité des normes, la capacité d’inventer d’autres façons de vivre ensemble.
Jacques Baudry, en étudiant les haies, met en évidence la complexité des pratiques : entre déplacement des troupeaux, gestion saisonnière des pâturages et négociation, parfois difficile, avec d’autres usagers de l’espace rural. Cette richesse se retrouve dans les bocages bretons, normands, auvergnats, mais aussi dans bien d’autres régions où la mobilité n’a pas dit son dernier mot. La coexistence des groupes nomades et des populations sédentaires invite à repenser les partages, les droits d’usage, l’accès à la terre, dans une France qui se veut unifiée mais demeure traversée par des lignes de clivage persistantes.
Ces quelques constats permettent de mieux saisir ce que le nomadisme fait à nos représentations :
- La temporalité des pratiques nomades bouscule la logique linéaire que voudrait imposer le modèle agricole moderne.
- La spatialité du nomadisme interroge la propriété foncière, la notion de commun, le partage de l’espace rural.
- Les savoirs pastoraux demeurent vivants, mais trop souvent ignorés par la standardisation administrative et l’uniformisation des politiques publiques.
Au fil des débats sur l’écologisation, magnifiquement explorés dans « La vie sociale des haies » (La Découverte, 2024), le nomadisme révèle sa force de proposition : une façon de penser la gestion collective, la durabilité, la justice sociale dans les campagnes. Reste à savoir si la société saura entendre ces voix qui, loin du folklore, redessinent les contours de notre avenir rural.


